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Femmes de Présidents : L’absence d’un statut juridique

Les monarchies d’Ancien Régime conféraient un statut et des pouvoirs réels à la conjointe du prince, découlant alors d’ententes de filiation et de l’obligation d’engendrer une descendance. Toutefois, l’avènement de la démocratie représentative ainsi que la division du public et du privé ont repoussé la conjointe au non-politique, c’est-à-dire à la famille. Cependant, même si le système politique démocratique ne confère aucun statut juridique à ces femmes, les médias, quant à eux, vont leur donner une visibilité. Ainsi, leur mise en scène retient l’attention, leurs idées intéressent, leurs ambitions intriguent et leur quête d’autonomie peut inquiéter. Les lignes qui vont suivre, vont tenter d’explorer l’ambiguïté du statut des conjointes de quelques hommes d’État français, sous la Ve République. Nous allons alors nous demander : Quel est le statut juridique de la « première dame », aujourd’hui, en France ?

De gauche à droite : Danielle Mitterrand (Paris, 10 novembre 1983), Anne-Aymone Giscard d’Estaing (Brégançon, 6 mai 1979) et Cecilia Attias (Paris, 13 juin 2007).
Photos AFP

Une place inconfortable

La convention selon laquelle un homme qui aspire à diriger l’État doit être marié découle de ce que sous-entend l’engagement marital. En effet, ce dernier serait source de respectabilité et de stabilité. Ainsi la conjointe (ou le conjoint) ne serait qu’un faire-valoir d’un homme politique et prendrait place dans un dispositif de mise en valeur de ce dernier.

Cette place, relativement inconfortable, est accentuée par le fait que la conjointe (ou le conjoint) du Président de la République n’a jamais eu de statut constitutionnellement ou légalement reconnu. Cette dernière (ou ce dernier) n’aurait donc aucun rôle dans l’architecture institutionnelle française. Cependant, cette place d’épouse, au sein des institutions, n’a de cesse de se poser car ses prérogatives dépassent, lors de certaines occasions, le cadre du protocole et cela sans que ne lui soit attribué un statut.

Par le passé, l’épouse du Président de la République a souvent été dénommée « la Présidente ». Ce terme a toutefois été délaissé car ce titre est réservé à l’hypothèse où une femme serait élue à la fonction présidentielle. Les médias français, quant a eux, emploient l’expression tirée du lexique américain de « Première Dame » pour désigner l’épouse du Président de la République.

Le rôle de l’épouse du Président a évolué dans le temps pour passer de celui de maîtresse à celui de conseillère de l’ombre. Elle peut exercer une influence sur les décisions politiques.

Lorsque sa qualité de collaboratrice du pouvoir ne dépasse pas le cadre du privé, cela n’intéresse pas le droit mais lorsque cette dernière devient l’alter ego du Président, l’exposition politique et juridique nécessite, dans tout état moderne, un cadre statutaire. Débat qui a été soulevé aux États-Unis lors de la présidence Roosevelt. En effet, Franklin Roosevelt atteint d’une maladie invalidante laissa son épouse, Eleanor Roosevelt, endosser un rôle institutionnel essentiel.

En France, le statut de la conjointe (ou du conjoint) du Président de la République a resurgi à l’occasion des questions écrites ministérielles qui viennent mettre en lumière l’inconfort dans lequel est placée l’épouse du Président de la République lors de ses actions politiques et médiatiques. Nous pouvons prendre l’exemple ici du rôle diplomatique joué par Mme Cécilia Sarkozy, alors épouse du Président, dans l’affaire des infirmières bulgares.

Cécilia Sarkozy

Dans un entretien accordé par le Président de la République, M. Nicolas Sarkozy, au quotidien « Le Figaro », le 7 juin 2007, celui-ci est revenu sur son engagement à définir le rôle de son épouse après son élection. Il aborde cela en ces termes : « Nous en parlons beaucoup, elle et moi. Elle aura l’occasion d’exposer sa vision de son rôle d’ici peu, lorsque les choses seront définitivement calées ».

Toutefois, si l’on se rapporte à la Constitution, l’épouse n’a pas d’existence juridique, seuls quelques textes abordent la question de la place et du rôle de la conjointe (ou du conjoint) du chef de l’État. Cette absence de statut officiel n’a pas empêché, historiquement, les conjointes des Présidents de la Ve République de marquer le mandat présidentiel et ce de manière très différente mais toutefois significative. Plus qu’un inconfort ou un avantage, c’est toute l’ambivalence d’un rôle où rien n’est écrit.

Une existence factuelle

Cependant, grâce à l’absence de toute reconnaissance officielle, l’épouse du Président de la République peut intervenir dans plusieurs domaines. Certaines d’entre-elles ont joué le rôle consultatif quant aux nominations effectuées par le Président. Ainsi, Yvonne de Gaulle a été à l’origine de l’exclusion de toute personne divorcée – au nom de la moralité chrétienne – de l’entourage présidentiel et Cécilia Sarkozy a substantiellement influencé la composition du gouvernement Fillon.

Yvonne De Gaulle

Anne-Aymone Giscard d’Estaing, quant à elle, a servi d’interprète en portugais lors de la visite du chef d’État brésilien, le 28 janvier 1981, comme elle l’avait déjà fait à l’occasion de la visite de M. Lopez Portillo. À d’autres reprises, elle apparaît telle l’alter ego du chef de l’exécutif comme le fait de joindre ses vœux à ceux de son époux lors de l’allocution de fin d’année peut en attester.

D’autre part, l’actualité conforte le rôle humanitaire de l’épouse du Président de la République notamment au travers d’interventions ciblées.

Cela dit, l’action humanitaire de l’épouse du Président de la République peut soulever des difficultés d’ordre politique, particulièrement quand la direction d’une association sert de tribune oratoire pouvant perturber la diplomatie française. Ainsi, est pointée du doigt la situation délicate engendrée par l’inauguration, réalisée par Danielle Mitterrand, d’un colloque sur le thème « Le choix contre toute forme d’apartheid ». En effet, lors de son discours, l’épouse du chef de l’État français, alors présidente de l’association « France-Libertés », a condamné l’embargo imposé par les États-Unis contre Cuba depuis 1961.

Nous observons là que l’épouse du Président de la République est une protagoniste active des institutions de la République. Cela suit le mouvement général de l’émancipation professionnelle des femmes dans la société française. En raison de l’absence de statut officiel particulier, cette place s’adapte aux envies et aux ambitions de chacune.

Clarifier le rôle de celle-ci, en passant par l’institutionnalisation de la fonction aurait certains avantages mais aurait pour risque de « statufier » la fonction et donc réduire le champ d’action.

L’ambiguïté d’un statut

Comme nous venons de le voir, l’épouse du Président de la République n’a pas de statut juridique. Cela lui confère donc une place relativement inconfortable. Son existence n’est que factuelle. Cependant, si son statut juridique la rend invisible institutionnellement, les médias contribuent à la rendre visible. En effet cette dernière fait l’objet d’une mise en scène médiatique.

« Le système politique [démocratique] n’accorde aucun statut à ces épouses, les médias, eux, vont leur donner visibilité et consistance »

Armelle Le Bras-Chopard

Autrefois « potiches », les conjointes de chefs d’État sont aujourd’hui des actrices politiques à part entière et les médias, via leurs actions, y sont pour quelque chose.

La théâtralisation du Président de la République mobilise l’épouse de ce dernier en la plaçant au cœur de ce dispositif de mise en valeur. Elle endosse alors plusieurs rôles : celui de « mère de famille » heureuse, entourée de ses enfants, et d’épouse aimante, préférablement jeune et belle (pour souligner les prouesses séductrices et la virilité du Président de la République). Ainsi exhibée, l’épouse est donc mise au service de la stratégie politique de son conjoint. Cela dit, cette approche positionne l’épouse en victime de la machine exécutive et de l’emballement médiatique qui l’entoure.

Toutefois, ces femmes ne sont pas ou peu victimes (image de « biches » fragiles et dévouées, héritée de tout un imaginaire développé dans une société paternaliste). Elles peuvent être notamment des actrices stratégiques du jeu politique. En elles, peut subsister une soif d’exister par elle-même. Cet argument est avancé par Armelle Le Bras-Chopard, qui soulignent que si les épouses d’hommes politiques « acceptent de jouer le jeu dans ce second rôle, elles entendent avoir leur propre vie à côté, dans cet espace apolitique où elles sont consignées. Avoir leurs activités privées mais aussi des activités publiques sans être politiques où elles profiteront de leur qualité de ‘femme de’ et s’exposeront à titre personnel aux médias ». Ces femmes cherchent ainsi à se développer une vie parallèle à celle, officielle, qui découle de leur alliance maritale. Une vie où elles seront reconnues comme personnes pleines et entières et non comme « femme de … ». Ainsi, elles peuvent s’adonner à du bénévolat, développer des fondations ou encore prêter leur nom à diverses causes. Toutefois cette « autre vie » doit se tisser avec des activités non politiques, et ce, pour ne pas gêner l’engagement politique du Président de la République.

Ces initiatives sont souvent relayées dans les médias et viennent de ce fait donner un statut, non officiel mais public, à l’épouse du Président de la République.

Les médias comme révélateurs

Le 2 mars 1981, Anne-Aymone et Valéry Giscard d’Estaing sont venu.es ensemble sur un plateau télévisé afin de faire une déclaration de candidature pour la prochaine élection. Cette action ne permet pas d’affirmer qu’en droit constitutionnel le couple est un nouveau sujet de droit, toutefois, il symbolise l’émergence de la notion de couple présidentiel sur le plan politique et médiatique.

Anne-Aymone Giscard d’Estaing

Cette mise en lumière que permettent les médias fait bouger les lignes comme nous venons de le voir mais permet également de se défendre, ou de s’expliquer, de manière plus rapide et plus directe que le permettent les institutions, en servant de tribune.

Nous pouvons le voir avec l’exemple qui va suivre où Danielle Mitterrand réalise un entretien télévisé afin d’évoquer ses convictions s’exprimant à travers le Parti socialiste mais particulièrement à travers ses actions. Elle se défend alors d’avoir pris position sur quelques dossiers du gouvernement : « je n’ai jamais critiqué un gouvernement, mais des faits ; je suis une française libre, je dois pouvoir dire ce que je pense ; on a dit beaucoup de choses non justifiées… ». Ainsi, ici elle met simplement en avant sa qualité de citoyenne et de militante pour délimiter son rôle dans la République. Elle interprète là seulement la Constitution. En effet, cette dernière n’est pas soumise à un devoir de réserve imposé par son statut puisqu’elle n’en dispose pas. Nous notons présentement tout l’avantage de l’absence de reconnaissance officielle de la fonction d’épouse du Président de la République.

Danielle Mitterrand

Ainsi, afin d’éviter toute ambiguïté du rôle de la première dame – qui entend sortir des coulisses alors que la Constitution la cantonne à incarner un personnage de l’ombre –, il serait plus cohérent, à l’heure de la « médiacratie » et à l’ère de la transparence, de doter l’épouse du Président de la République, dont la place dans l’entourage présidentiel n’est pas négligeable, d’un titre officiel et surtout d’un statut. Toutefois, l’institutionnalisation de la conjointe (ou du conjoint) du Président de la République n’en serait pas moins une action ambivalente au regard de sa faisabilité ainsi que de son utilité.

L’impossible institutionnalisation

La théorie de l’État républicain

Si nous nous penchons sur le droit constitutionnel français, celui-ci n’érige nullement le Président de la République en organe de personnification de l’État. Ainsi, conférer un statut juridique à l’épouse de ce dernier, en cette seule qualité, soumet l’idée selon laquelle tout ce qui se rattache à la personne du Président de la République justifie la distribution d’une fonction juridique et politique. L’État, comme nous le connaissons, est conçu comme la propriété commune d’une entité collective. L’appareil étatique est donc dépersonnalisé. Ce qui veut dire que la conception du pouvoir politique, dans un État républicain, ne repose pas sur une absorption de l’État par le chef de l’exécutif. C’est notamment en cela que l’État moderne est en opposition avec la conception monarchique.

D’après la Constitution, l’État désigne la permanence des fonctions sous le changement des titulaires. C’est à ce titre que le Professeur Burdeau a écrit : « cette permanence d’une puissance ignorant les solutions de continuité, seul le régime d’Etat peut l’assurer en ce qu’il substitue, comme support du Pouvoir, une entité durable aux individus essentiellement éphémères. C’est parce qu’il est étatique que le pouvoir est continu ». En résumé, ici, la caractéristique de la puissance étatique est sa continuité et donc le pouvoir de l’État ne peut être qu’impersonnel.

Toute personnalisation du pouvoir sous entend un changement du régime politique. De ce fait, donner automatiquement à l’épouse du Président de la République un statut sur la base de cette seule qualité tirée du droit de la famille, c’est admettre alors que la puissance étatique est attachée physiquement à un homme et à ses choix d’ordre privé. Ce pouvoir aurait donc pour support un élément précaire.

Un problème de personnification du pouvoir

Ainsi, l’émergence, en droit constitutionnel, de la notion de couple présidentiel est impossible. Le lien marital ne peut pas suffire à permettre l’institutionnalisation d’une personne au sein des autres corps constitués. C’est alors que l’automaticité de la reconnaissance juridique de l’épouse du Président de la République signifierait qu’une décision d’ordre privé impacterait l’ordre politique. Si cela était le cas, ça poserait une nouvelle condition à la candidature à l’élection présidentielle qui serait contraire au principe individualiste de l’État français.

L’enracinement du rôle de l’épouse du Président de la République est donc une problématique majeure car son institutionnalisation serait avant tout un élément d’intensification de la personnification du pouvoir politique.

Nous venons de le dire précédemment, la reconnaissance automatique d’une fonction et d’un titre à l’épouse du Président de la République serait contraire à la conception républicaine du pouvoir. Toutefois, sur le terrain des principes républicains, un chef d’État peut user de son pouvoir de nomination si l’action de son épouse l’exige pour conférer à sa conjointe (ou son conjoint) un statut de collaboratrice (ou collaborateur). En effet, ce qui poserait problème serait la consécration d’un régime juridique spécial qui viendrait soulever des difficultés en confortant le processus de personnification du pouvoir.


– Governatori Jean-Joël. Le rôle de l’épouse du Président de la République en Droit français. In: Revue juridique de l’Ouest, 2009-4. pp. 419-442

– Le Bras-Chopard, Première dame, second rôle. Collection « Médiathèque », Paris, Seuil, 2009, 125 p.

Mazarine Jauberthie

Femmes de...

Les femmes prennent la poussière au palais de Buckingham

Interdit·e·s d’exprimer leur opinion et d’interférer dans la politique, les membres de la famille royale britannique mènent une politique d’influence et incarnent à la perfection le « soft power » à l’échelle nationale et internationale. Avec l’intégration en 2018 de Meghan Markle, actrice américaine, racisée, engagée et divorcée au sein d’une monarchie vieille de plusieurs siècles, le peuple s’attend à un « avant » et un « après Meghan ».

Pourtant, la réalité est telle que des inégalités persistent encore aujourd’hui entre les héritier·ère·s de la Couronne. Les femmes ne sont pas vraiment considérées en elles-mêmes, mais plutôt en tant que faire-valoir. Lois, coutumes et traditions britanniques apparaissent parfois comme des freins à la modernité, au même titre que les médias ou la société. 

La monarchie face aux mutations

Fin 2019, une offre d’emploi publiée sur le site officiel de la famille royale britannique fait parler d’elle. Le palais de Buckingham recherche un·e responsable de la communication pour ses canaux numériques, qui serait capable de trouver le moyen « de maintenir la présence de la Reine sur le devant de la scène et à l’échelle internationale. » Beaucoup voient dans cette annonce la marque d’une monarchie moderne, capable de s’adapter aux changements sociétaux.

Pourtant, si la reine Elizabeth II a montré plus d’une fois au cours de ses 68 ans de règne qu’elle savait vivre avec son temps, cette détermination à investir les nouvelles techniques de communication ne suffit malheureusement pas à rendre compte seule du degré de développement de la société britannique.

La place et le rôle des femmes en sont des indicateurs symptomatiques. Mais la « Firme » appréhende-t-elle ces problématiques avec autant de modernité ? Quiconque évolue dans le système monarchique est soumis à une certaine hétéronomie, c’est-à-dire une dépendance à des règles ou à des facteurs extérieurs auxquels il ne peut se soustraire. Comment les femmes, dont le statut au sein de notre société est conditionné par la hiérarchisation entre les sexes, peuvent-elles évoluer dans une institution dont l’organisation sociale est perpétuée grâce au principe même de la hiérarchie ?

L’exclusion des femmes, une bien vieille tradition

Établies en 1701, il aura fallu attendre plus de 300 ans pour que les règles de succession au trône britannique soient enfin modifiées. Difficile à croire que jusqu’en 2011, l’ordre de succession était dicté par la préférence masculine, c’est-à-dire que dans une même fratrie, les hommes étaient prioritaires sur les femmes. La princesse Anne, sœur cadette du prince Charles, avait donc été écartée de l’ordre de succession à la naissance de ses frères Andrew et Edward. 

Mais depuis l’entrée en vigueur de l’Acte de succession à la Couronne en 2013, « le sexe d’une personne née après le 28 octobre 2011 ne lui donne pas, ou à ses descendants, précédence sur une autre personne (quel que soit le moment où elle est née). » Charlotte, la fille de Kate Middleton et William de Cambridge, née en 2015, précède donc Louis, son frère cadet né en 2018, dans l’ordre de succession au trône. Évidemment, quand George, le premier enfant du couple offrira à son tour des héritier·ère·s à la famille, le rang de Charlotte dans l’ordre de succession sera altéré au profit des enfants de son frère aîné.

Aussi, alors que le roi George V décrète en 1917 que les titres « princesse » ou « prince » ne pourront être accordés qu’aux enfants du souverain (actuellement Charles, Anne, Andrew et Edward), aux enfants des fils du souverain, et au fils aîné du fils du prince de Galles (George) ; Elizabeth II décide en 2012 que finalement « tous les enfants du fils aîné du prince de Galles », c’est-à-dire Charlotte et Louis (et non plus seulement George) pourront également bénéficier de tels titres. Mais il n’en reste pas moins que les femmes restent exclues, et ne peuvent pas transmettre leurs titres : sous prétexte que le sang royal qui coule dans leurs veines est celui qui leur a été transmis par leur mère, les enfants de la princesse Anne n’ont pas pu hériter de la dignité princière.

TATIANA AYAZO/RD.COM, SHUTTERSTOCK

1 femme, 88 hommes

Il en est de même pour les titres de pairie, titres de noblesse non réservés à la famille royale mais accordés par le monarque à ses héritier·ère·s (la « Firme » est la famille la plus noble du pays, après tout). Seuls les hommes naissent nobles, puisque la loi anglaise écarte les filles en stipulant que les pairies se transmettent de père en fils. Sauf que contrairement au prédicat princier, les répercussions sont ici relativement plus importantes sur l’organisation politique du pays. 

En fait, les aristocrates détenteurs de titres de pairies peuvent se faire élire et siéger aux 89 sièges qui leur sont actuellement réservés à la Chambre des lords (la chambre haute du Parlement du Royaume-Uni). Si son pouvoir est aujourd’hui limité par rapport à celui de la Chambre des communes, elle examine les projets de lois, réalise des enquêtes via des commissions indépendantes et interpelle le gouvernement sur la façon dont est menée sa politique. Mais aujourd’hui, à cause de cette loi quelque peu archaïque, une seule femme s’assoit dans les sièges réservés aux « pairs héréditaires. » Notons que sur 792 membres, seulement 218 femmes siègent à la Chambre des lords : le partage du pouvoir est forcément compromis quand le partage des places est dérisoire…

Toutes ces femmes pensent qu’elles ont beaucoup à apporter à la vie publique, mais en tant que filles plutôt que fils, elles ne peuvent même pas se présenter aux élections.

Charlotte Carew Pole, Présidente de Daughters’ Rights pour Metro

C’est pourquoi en 2018, quelques mois après le mariage de Meghan Markle et du prince Harry et en prévision de la naissance de leur premier enfant, cinq filles d’aristocrates se sont organisées en un groupe de pression qu’elles ont nommé « Daughters’ Rights » (les droits des filles en français), pour contester cette discrimination sexiste. Elles ont déposé une plainte contre l’État à la Cour européenne des droits de l’homme, afin de mettre fin à cette préférence masculine, qu’elles considèrent comme une infraction à l’article 14 de la Convention européenne des droits de l’homme (« Interdiction de discrimination »). 

Finalement, si cette requête ne vise pas particulièrement les membres de la famille royale puisque toute la haute noblesse britannique est concernée par les pairies, il semblerait que les ladies représentantes de Daughters’ Rights aient choisi le bon moment pour exprimer leur indignation. Spéculer sur les titres qui seront accordés au futur royal baby est une des activités préférées des Anglais·e·s, et la possibilité qu’une fille en soit privée permet de mettre en lumière les inégalités qui persistent dans la société. 

Une existence sous condition

Avec ou sans titre, les femmes n’échappent pas à l’inconscient collectif selon lequel elles dépendent toujours d’un homme. Les femmes gravitant autour des membres « senior » de la monarchie (c’est-à-dire les membres haut placés dans l’ordre de succession au trône et qui participent fréquemment à des événements au nom de la reine Elizabeth) sont plus souvent pensées en tant que « femme de » ou « mère de » … 

La femme n’occupe un rang que par rapport à l’homme, qu’il soit le père pour les filles non mariées, ou l’époux pour celles qui ont convolé en justes noces. En cela, la femme est toujours inférieure à l’homme, et passe après lui.

Fanny Cosandey, « Les femmes en monarchie : épouses ou héritières ? »

Cette dépendance est même caractérisée visuellement, puisque traditionnellement, elles se voient attribuer des armoiries à leur entrée dans la famille royale (c’est-à-dire lors de leur mariage), mais il est d’usage de combiner celles de leur père avec celles de leur époux. 

Apparues au XIIe siècle, les armes étaient des symboles devant permettre la reconnaissance d’un individu, d’une famille ou d’une institution ; la transmission de messages et parfois la consolidation d’une idéologie. En bref, de véritables outils d’identification et de communication. Pour Michel Pastoureau, spécialiste des emblèmes et de l’héraldique, ce sont des signes « qui ont pour fonction de dire l’identité des individus et des groupes, et leur place dans la société. » Cette composition traditionnelle des armoiries des femmes est donc relativement révélatrice de leur place dans la société.

Le Collège des Hérauts, autorité héraldique de la Grande-Bretagne chargée de créer les nouvelles armoiries a donc associé celles de Bruce Shand, officier de l’armée britannique, à celles du prince Charles pour les offrir à Camilla Shand lors de son mariage avec le prince de Galles en 2005. La famille de Kate Middleton ne possédant pas d’armoiries, celles-ci ont spécialement été créées pour être offertes à son père Michael Middleton, puis fusionnées avec celles du prince au moment du mariage en 2011. En cela, les armes individuelles de ces femmes portent en elles l’histoire de leurs pères et de leurs maris. 

Le père de Meghan Markle étant américain et incapable de prouver qu’il compte des ancêtres britanniques dans sa généalogie (condition requise pour avoir le droit de porter des armoiries), la jeune femme s’est vu attribuer directement les siennes en 2018. Alors que celles de Kate Middleton font référence aux habitudes de sa famille ou à sa fratrie, celles de Meghan évoquent les convictions personnelles de la duchesse. Mais en fin de compte, les femmes semblent n’exister qu’à côté de leurs maris, dont le blason occupe la place d’honneur (à droite) : 

La symbolique de la famille royale, son incarnation et les symboles imagés restent importants aujourd’hui, et les armoiries continuent à être utilisées pour leurs fonctions représentatives mais peuvent parfois sembler anecdotiques. La dépendance des femmes par rapport aux hommes pourrait-elle être expliquée par ce caractère obsolète de la tradition ?

Deux personnes, une seule voix

Aujourd’hui, on observe la fusion non pas d’armoiries, mais de réseaux sociaux. Les couples royaux se partagent une plateforme par foyer : @clarencehouse pour la duchesse et le duc de Cornouailles ; @kensingtonroyal pour la famille de Cambridge et @sussexroyal pour les époux de Sussex. Ici, l’équilibre de présence et de parole est un peu plus respecté, puisque définitivement moins chargé en traditions. 

Meghan Markle, qui maîtrisait parfaitement les codes de communication sur les réseaux sociaux, avait pourtant dû fermer son compte Instagram et son blog personnels lors de son entrée dans la famille royale. Bien qu’il s’agisse d’une des conditions de son admission dans l’institution, on ne peut s’empêcher d’envisager ces suppressions de plateformes comme une diminution de son droit et de sa légitimité à parler. La plume et l’oiseau au bec ouvert de ses armoiries étaient donc un beau clin d’œil à la femme engagée qu’elle est restée : ses actions en tant que membre de la famille royale sont consacrées à l’empowerment féminin, et elle se bat pour l’émancipation des femmes (étrangement, la duchesse ne fait pas l’unanimité au Royaume-Uni, et est souvent considérée comme controversée…).

Notons que le duc de York et ses filles, Beatrice et Eugenie sont les seul·es à posséder des comptes personnels, mais cela peut être expliqué par le fait qu’ils sont des membres « mineurs » de la famille royale (en opposition aux membres « seniors »), c’est-à-dire qu’ils ne travaillent pas pour la reine à temps plein et que leur devoir de représentation est moindre.

Les femmes en charge d’associations CARE-itatives

Car oui, le travail des membres de la famille royale est avant tout un travail de représentation de la Grande-Bretagne (Philip Turle, journaliste britannique pour France 24 les compare aux « mascottes » du pays). Mais leurs devoirs sont également liés à de nombreuses associations caritatives, pour lesquels ils et elles agissent bénévolement en tant que « parrains » ou « marraines » afin de récolter des fonds. 

En ce sens, les femmes incarnent et symbolisent la monarchie. Pourtant, comme l’écrit Marlène Coulomb-Gully dans Femmes en politique, en finir avec les seconds rôles, « le défi majeur consiste pour les femmes à imposer leur capacité à représenter, au cœur de la symbolique du pouvoir. » En effet, il ne semble pas que les mêmes opportunités soient données aux femmes de la famille royale et à leurs pairs masculins. 

En fait, la répartition des associations caritatives entre les ducs et les duchesses n’est pas sans rappeler la ségrégation horizontale, selon laquelle les professions et leur spécialisation manquent de mixité. Plus concrètement, cela se traduit par l’attribution de la responsabilité d’associations caritatives œuvrant plutôt pour les familles, les personnes en perte d’autonomie, les enfants… aux femmes. En bref, les valeurs et l’éthique du care (aussi appelé éthique de la sollicitude) : la liste des organisations que Kate Middleton supervise comprend la campagne Nursing Now, l’hôpital pour enfants Evelina LondonEast Anglia’s Children’s Hospices… À l’inverse, les hommes parraineront plutôt les associations sportives, scientifiques, aéronautiques… La page du prince William indique ainsi son engagement auprès de l’Automobile Association, l’Imperial War Museum, le Royal College of Physicians and Surgeons of Glasgow ou encore le poste de la Royal Air Force à Coningsby… 

Évidemment, il ne s’agit que d’une tendance observée, et sûrement pas d’une distribution systématique. Après tout, les engagements caritatifs seraient choisis par la duchesse, et reflètent (entre autres) son envie d’aider les enfants et familles en situation de précarité. Mais, ces causes complètent celles de son époux, qui soutient un nombre bien plus important d’organisations (du fait de son héritage royal). Et au premier abord, cela renforce tout de même l’idée que certains traits de caractères associés traditionnellement aux femmes (compassion, dévouement…) leur seraient propres et naturels.

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Today The Duke of Cambridge met the @WBA squad to talk about some of the pressures they face as players ⚽️ and the impact these challenges can often have upon their mental wellbeing. Alongside Head Coach Slaven Bilić, they discussed the #HeadsUp campaign and the importance of encouraging more people – particularly men – to feel comfortable talking about their mental health, and feel able to support friends or family through difficult times. Swipe ? to see more from today's visit: 1. Joining James Morrison and Charlie Austin in the gym to discuss the mental health challenges footballers face throughout their careers. 2. With @JakeLivermore8 The Duke spoke with the first team about how players cope with criticism on social media and the impact of this on them, and the importance of everyone supporting one another. Jake said the West Brom squad were one of the most tight-knit groups he has ever been part of. 3. Speaking with the Premier League's record appearance holder Gareth Barry about how the game has changed, and how mental fitness is just as important as physical fitness – even for players in the final years of their career! 4. With club captain Chris Brunt The Duke spent time with young players from the Academy. West Brom regularly run sessions to help equip their young players for their future careers, using first team players to share useful tools or tips to help them cope with the challenges and potential setbacks they may face in the future. 5. Great to chat with Oman ?? goalkeeper @AliAlHabsi ahead of The Duke's visit to Oman next week!

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Ci-dessus, la duchesse de Cambridge est représentée avec des enfants, œuvrant pour Family Action qui assure un soutien financier et émotionnel aux personnes en situation de pauvreté, ou victimes d’isolation à travers le pays. Le duc de Cambridge, quant à lui, rencontre les joueurs d’un club de football.  

Le « poids des mots »

Il est bien connu que la pression médiatique est une partie intégrante de la vie au sein de la « Firme ». Chacun·e des membres de la famille est constamment suivi·e, épié·e et le moindre faux pas est susceptible d’être reporté au monde entier. C’est le prix à payer lorsque l’institution la plus célèbre du monde est une source de fascination sans fin, notamment pour les médias de l’industrie du divertissement, de l’information ou de la fiction (l’engouement planétaire pour The Crown, série télévisée créée par Peter Morgan n’est assurément pas anodin).

Mais encore une fois, les médias étant hyperréalistes, ils ont tendance à minorer les groupes socialement faibles, dont les femmes. Les inégalités et stéréotypes sont reproduits par ces « technologies de pouvoir » qui nous montrent ce qu’ils ont envie de montrer. Depuis de nombreuses générations, les médias perpétuent cette idée que les hommes incarnent le pouvoir. Dès lors, notre vision du pouvoir est influencée.

Marlène Coulomb-Gully relève ce biais et note que « dans le langage des médias, l’homme fait preuve d’autorité quand la femme est dite autoritaire voire autoritariste ; il a du caractère quand elle a mauvais caractère ; il fait montre d’initiatives, où elle est présentée comme imprévisible voire incontrôlable […] ; il a de l’ambition quand elle est ambitieuse ; il est honnête quand il reconnaît ne pas savoir, tandis qu’elle est incompétente, etc. » 

L’hebdomadaire Paris Match, spécialisé dans la presse people (et pendant longtemps célèbre grâce à son slogan « Le poids des mots, le choc des photos ») présente le prince Harry sur sa couverture comme un homme fort, combatif et viril : il « se bat pour Meghan ». Les sexes étant caractérisés par une relation d’opposition, son épouse apparaît dépendante de lui, presque incapable de se défendre seule. Pourtant, sur la couverture du même magazine un mois plus tôt, la jeune femme est présentée comme « insoumise », c’est-à-dire rebelle, indocile et n’obéissant pas aux « codes de la monarchie ». En bref, pas les termes qu’on emploierait pour décrire quelqu’un de dépendant à son mari…

Mise au point sur les… vêtements

Par ailleurs, avant de mettre en avant leur statut de princesses ou duchesses au service de la royauté et engagées pour des causes significatives, on adore rappeler qu’elles sont… femmes, et attirer l’attention sur leur apparence. « Combien de portraits de femmes politiques commencent par leur description physique ? La mention de leur coiffure, le détail de leurs vêtements et de leurs chaussures (surtout si elles sont adeptes des talons) cristallisent l’attention des journalistes […]. » Les femmes sont bien plus observées que les hommes et chacune de leurs apparitions est examinée minutieusement.

On ne compte plus les articles traitant de leurs habitudes vestimentaires : « Meghan Markle, la métamorphose vestimentaire d’une actrice fashionista en duchesse élégante » (France Info) ; « Kate Middleton, ses plus beaux looks de l’année 2019 » (Paris Match) ; « Béatrice d’York fête ses 31 ans : retour sur l’évolution d’une princesse qui a trouvé son style » (Gala)… Il faut creuser un peu plus pour espérer trouver des informations sur leurs causes et ce qu’elles ont accompli. Et cela a des répercussions sur la façon donc le public perçoit ces femmes : dévalorisées, elles apparaissent moins puissantes.

En fait, il semblerait que l’un des seuls avantages que les médias offrent aux femmes royales par rapport aux hommes intervient en matière de mode. L’effet Kate (ou plus récemment l’effet Meghan) engendre des ruptures de stock presque immédiates chez les distributeurs de vêtements ou accessoires (à prix abordables) portés par les duchesses, une fois que ceux-ci sont identifiés. Tout bien considéré, le « soft power » qu’on attribue à la famille britannique, serait-il aussi important sans les femmes ?

Au fond, les femmes susceptibles d’avoir le plus de responsabilités et de pouvoir au sein de la famille royale sont les membres « senior » qui ont un devoir de représentation constant. Or, à l’exception de la reine Elizabeth, aucune femme n’occupe actuellement cette position parce que son sang le lui a permis : Camilla, Kate et Meghan ne sont pas nées royales, elles le sont devenues. L’histoire nous dira donc si le traitement des femmes peut évoluer pour leur accorder plus de légitimité lorsque celles-ci se préparent à s’asseoir sur le trône britannique.

Les femmes qui ont accompli des œuvres comparables à celles des hommes sont celles que la force des institutions sociales avait exaltées au-delà de toute différenciation sexuelle. Isabelle la Catholique, Elizabeth d’Angleterre, Catherine de Russie n’étaient ni mâle, ni femelle : des souverains. 

Simone de Beauvoir, Le Deuxième Sexe (Tome 1)

Jeanne Grimaud

Groupes militants

Féminisme et extrême-droite, une équation possible ?

Elles ont été de tous les combats de l’extrême droite, de l’instauration du régime nazi aux campagnes présidentielles du Front national. Depuis plus d’un siècle, les femmes d’extrême droite concilient étonnamment le combat pour leurs idéaux politiques avec la traditionnelle figure de mère et d’épouse qu’elles mettent si souvent en avant.

Longtemps restées dans l’ombre des hommes, nombreuses sont les militantes qui désormais occupent au grand jour le terrain politique. Exemple emblématique, Marine Le Pen a bien failli devenir la première présidente de la République française. Preuve s’il en est que, même au sein de l’extrême droite, les discours sur la condition féminine évoluent… au point de converger avec le combat féministe ?

L’étonnante ambivalence des ultra-conservatrices

Féministe, mais pas trop

« La naissance des petits, mon divorce, cette période seule avec eux me rendit quasi “féministe”, tant il est vrai que les femmes ont vraiment du courage, que leur situation est souvent et objectivement bien plus difficile que celle des hommes. Les femmes sont en effet soumises à la “double peine” : un travail souvent prenant et une vie de famille à mener, le tout avec le sourire s’il vous plaît ! » En 2006, Marine Le Pen elle-même abordait le sujet de l’égalité des genres dans son autobiographie, lorsqu’elle évoque la période qui a suivi son divorce. Une problématique qui la préoccupe, mais pas au point de revendiquer une quelconque appartenance au féminisme. Car ce terme reste dans les strates de l’extrême droite un mot qui dérange.

Existe-t-il des féministes d’extrême droite ? Les partisanes ont longtemps adopté un discours hostile, en tout cas méfiant vis-à-vis des féministes, à l’instar de leurs homologues masculins. Néanmoins, le positionnement de certaines militantes semble avoir sensiblement évolué ces dernières années. Et pour cause : depuis l’obtention du droit de vote en 1944, et même s’il reste beaucoup à faire avant d’atteindre l’égalité femmes-hommes, la condition des femmes a considérablement progressé en Europe. Et les ultra-conservatrices ont bénéficié comme n’importe qui des acquis sociaux obtenus grâce à la mobilisation des féministes : droit au divorce, légalisation de l’avortement, accès facilité à la contraception, force est de constater que l’égalité présente tout de même quelques avantages.

Toutefois, une posture de défiance subsiste : « la plupart des membres du Front national n’ont de cesse de ringardiser les associations féministes et leur activisme “ hystérique ” , reprenant en ce sens les poncifs des discours sexistes. Il s’ensuit une dissociation entre l’amélioration des conditions de la femme dans la société et les luttes féministes qui les ont rendues possibles », explique Sylvain Crepon, spécialiste de l’extrême droite française. Un mépris très bien exprimé par cette partisane du FN en 2011 :



Oui sur l’égalité homme/femme, bien sûr que c’est important. Ça fait encore une fois partie des valeurs françaises. (…) Après ce qui est bien c’est qu’il ne faut pas qu’elle tombe dans le féminisme genre euh… je ne sais pas euh… genre : “ Ni putes ni soumises ” , voilà. Il faut être féministe intelligent.

Anonyme, citée par Sylvain Crepon

Paradoxalement, alors que l’extrême-droite défend une vision très conservatrice des femmes et de leur place dans la société, elle a souvent offert aux femmes un espace d’émancipation, les propulsant même jusqu’aux plus hautes marches du pouvoir. Comme l’explique Claude Lesselier, historienne spécialiste de l’histoire des femmes au XIXe et XXe siècles, « l’extrême droite appelle les femmes françaises, au nom de leur rôle dans la sphère privée et sans qu’elles négligent leurs tâches prioritaires, à s’engager activement dans un combat politique dont certaines figures féminines – la Vierge Marie, Jeanne d’Arc ou plus prosaïquement la femme-mère française menacée – constituent les symboles. »

Les milieux conservateurs, berceaux de l’antiféminisme

« Le féminisme encourage les femmes à quitter leur mari, à tuer leurs enfants, à pratiquer la sorcellerie, à détruire le capitalisme et à devenir lesbiennes. » C’est par ces mots que le politicien conservateur étasunien Pat Robertson alertait sur les dangers représentés par le féminisme. Contrairement aux apparences, cette formulation date de 1992 et non du début du siècle dernier. Même si elle peut prêter à sourire, elle est hélas révélatrice de la conception du féminisme qu’ont les milieux conservateurs.

Les mouvements féministes essuient depuis leurs prémices la critique acerbe d’adversaires venus de l’extrême droite. Le combat des suffragettes pour le droit de vote au début des années 1900 a été une cible privilégiée pour de nombreux groupes conservateurs, parmi lesquels Action française, mouvement nationaliste lancé en 1898 en pleine affaire Dreyfus. Henri Vaugeois, son fondateur, qualifiait le féminisme de « monstre de laideur et d’absurdité », « parisien, c’est-à-dire juif et métèque ». Par la suite, l’histoire a montré que chaque grande lutte féministe – pour le droit de vote, puis pour le droit à disposer de son corps, et plus récemment contre les violences sexuelles depuis #MeToo – se voyait accompagnée d’une récusation féroce de la part des antiféministes.

Mais que désigne-t-on exactement sous le terme « antiféminisme » ? Il s’agit d’un « contre mouvement de pensée et d’action qui s’oppose au féminisme » qu’analyse en détail Christine Bard dans son livre Antiféminisme et masculinisme d’hier et d’aujourd’hui (2019). Selon cette historienne, l’antiféminisme pré-existe au féminisme et non l’inverse. Un courant à distinguer de la simple misogynie ou du sexisme, qui « concernent toutes les personnes humaines définies comme “ femmes ”, [tandis que] l’antiféminisme ne concerne que les féministes » selon Diane Lamoureux, professeure en sciences politiques à l’université de Laval. L’antiféminisme est particulièrement prégnant dans les milieux conservateurs, dont l’extrême-droite, qui s’évertuent à dénoncer la « menace féministe« . Celle-ci mettrait en péril le modèle familial traditionnel, ferait dramatiquement chuter le nombre de naissances, et, pire que tout, effacerait toute différenciation entre les femmes et les hommes. Aussi ses détracteur·rice·s se sont-il·elle·s efforcés de tourner les militantes au ridicule : ainsi s’est construit l’archétype de la féministe hystérique, laide, frigide, une « mal baisée » haïssant les hommes, un moyen efficace de discréditer les mouvements féministes et ses représentantes.

Anti-suffrage postcard: My wife's joined the suffrage movement. (I've suffered ever since!)
Le combat des femmes pour le droit de vote s’est accompagné d’une farouche campagne de
discrétisation de la part des antiféministes, qui tournaient à la dérision les suffragettes dans
des caricatures virulentes, comme sur cette carte postale.

Par ailleurs, l‘adhésion de certaines femmes à l’antiféminisme ont toujours constitué un fort argument de légitimation pour ces groupes. Si les principales intéressées elles-mêmes le décrient, alors le féminisme est, quelque part, forcément en tort. Exemple sur le compte Twitter de l’essayiste Thérèse Hargot, proche des milieux chrétiens conservateurs, qui s’offusque d’une campagne d’affichage contre les violences faites aux femmes.

Extrême droite et féminisme semblent ainsi difficilement conciliables. Et pourtant, même si cela a de quoi surprendre, on retrouve aujourd’hui des revendications féministes dans la bouche de militant·e·s d’extrême-droite, prononcées plus ou moins du bout des lèvres.

Une nouvelle génération de militantes plus ouverte ?

Les positions de l’extrême droite vis-à-vis des droits des femmes ont indéniablement évolué depuis le siècle dernier. Pour beaucoup de militantes et d’élues frontistes, il n’est plus question de revenir sur la loi Veil, même si le remboursement de l’IVG continue de diviser. C’est d’autant plus vrai chez les nouvelles générations de militant·e·s, qui ont toujours vécu avec ces droits. Aussi Stéphanie Koca, qui à l’âge de 20 ans est devenue la plus jeune conseillère régionale du FN dans le Nord-Pas-de-Calais, donnait-elle en toute franchise son opinion sur l’épineuse question de l’IVG :

Je ne suis pas du tout contre l’avortement. Je pense que maintenant il y a beaucoup de moyens de contraception. Si ça arrive qu’on ne puisse pas garder un enfant, il vaut mieux avorter plutôt que l’enfant soit malheureux. (…) Jean-Marie Le Pen disait qu’il était contre. Mais pour ma part, maintenant je pense que c’est impossible d’être opposé à l’avortement.



Stéphanie Koca, ancienne conseillère régionale FN, citée par Sylvain Crepon

Étonnamment, on retrouve même des discussions féministes sur des forums néo-nazis tels que le site anglophone Stormfront.org sur lequel a enquêté la journaliste Lindsay Schrupp. Et si beaucoup de ces messages – signées par des femmes – relèvent d’un antiféminisme profond, d’autres paraissent presque revendicateurs.

27 % de femmes parmi l’électorat du FN

Preuve d’un indéniable changement de mœurs, c’est une femme qui a pris les rênes du Rassemblement National en 2011. Marine Le Pen fait même partie, avec Ségolène Royale, du cercle très fermé de celles qui ont failli devenir présidentes. Comment expliquer cette ascension dans un parti d’ordinaire peu enclin aux changements ?

Jean-Marie Le Pen entouré de Marine Le Pen et Bruno Gollnisch, tous deux candidat·e·s à sa succession, pendant le défilé du Front National en l’honneur de Jeanne d’Arc, le 1er mai 2010. Source : commons.wikimedia.org.

Comme l’a analysé la journaliste Aude Lorriaux pour Slate, le programme frontiste a ainsi fortement évolué depuis l’arrivée de Marine Le Pen à la tête du parti : lors de la campagne présidentielle de 2017 et pour la première fois dans l’histoire du RN, cette dernière se prononce ouvertement en faveur de l’égalité salariale et du travail des femmes. Une position aux antipodes de celle de Marie-Christine Arnautu, alors vice-présidente du FN en 2012 : « Qu’est-ce que vous voulez ? Qu’on égalise les salaires alors que tant de gens sont au chômage ? » Un changement de cap pas aussi radical qu’il n’y paraît cependant, puisque Marine Le Pen veut toujours mettre en place des mesures incitatives – financières principalement – pour inciter les femmes à rester chez elles plutôt que de travailler, et remplacer le mariage gay instauré par la loi Taubira en 2013 par un PACS amélioré.

Cette prétendue adhésion au féminisme s’inscrit dans une volonté interne de dédiaboliser le parti, démarche enclenchée par Marine Le Pen lors de son arrivée à la tête du FN. Il est en effet stratégique pour le FN de s’adresser aux femmes et de les convaincre, puisque « il y a (…) là un réservoir de voix pour le FN, d’autant qu’elles s’inscrivent un peu plus que les hommes sur les listes électorales, et qu’elles sont aussi plus nombreuses que leurs congénères masculins (52%). »

À ces fins, présenter une candidate plutôt qu’un candidat à la course électorale constitue un argument pour conquérir un électorat plus jeune, plus féminin et sensiblement plus concerné par la question de l’égalité entre femmes et hommes. En effet, depuis que Marine Le Pen a succédé à Jean-Marie Le Pen, « le vote FN, jusqu’ici très masculin, s’est rééquilibré en attirant 20 % d’hommes contre 18 % de femmes. A l’intérieur de ce vote, 27% des électeurs sont des femmes, un chiffre en constante progression. » Même constat outre-Rhin, où le NPD allemand convainc de plus en plus d’électrices : « alors que, jusqu’à la fin des années 1990, bon nombre de militantes se contentaient de jouer les seconds rôles, la nouvelle génération tient à gravir les échelons du parti. Le NPD compte 30 % de militantes, 25 % en Basse-Saxe, et elles sont de plus en plus nombreuses. » Pour remporter le scrutins, il faut désormais s’adresser aux électrices en plus des électeurs.

C’est dans cette course aux voix qu’intervient le féminisme, ou plutôt le « quasi féminisme » évoqué dans son livre par la présidente du RN. Dans les discours de l’extrême-droite, la progression de la condition féminine devient une valeur inhérente à la civilisation judéo-chrétienne, oubliant dans un moment d’amnésie volontaire comment ces améliorations ont été acquises, c’est-à-dire après des années de luttes menées par ces féministes tant fustigées. « Le féminisme est une innovation chrétienne », tweete la journaliste Eugénie Bastié, en pleine lecture des écrits de l’essayiste Emmanuel Todd.

A contrario, droits des femmes et islam seraient totalement incompatibles. Le voile devient alors le symbole de l’oppression des femmes. Quand le FN a recours aux rhétoriques féministes, c’est pour s’attaquer sans détours à l’islam, ce que fait sans subtilités Marine Le Pen dans son programme de campagne : dans l’engagement n°9 intitulé « Défendre les droits des femmes », elle entend « lutter contre l’islamisme qui fait reculer leurs libertés fondamentales », « mettre en place un plan national pour l’égalité salariale femme/homme et lutter contre la précarité professionnelle et sociale ». Lorsqu’elles prétendent cautionner l’égalité femmes-hommes, les mouvances d’extrême droite ne défendent en réalité qu’un « féminisme nationaliste« , n’incluant qu’un modèle de femme blanche, cisgenre et hétérosexuelle, bien loin d’un discours inclusif s’adressant aux femmes dans leur diversité.

Agressions de la Saint-Sylvestre : le droit des femmes comme argument xénophobe

Le 31 décembre 2016, en pleine célébration de la Saint-Sylvestre, plusieurs milliers de femmes sont victimes d’agressions sexuelles dans plusieurs villes allemandes, et notamment à Cologne. Ces actes sont imputés pour la plupart à des hommes originaires d’Afrique du Nord, alors que le pays est en plein débat sur l’immigration. S’en suivent des manifestations à la fois féministes et d’extrême droite, qui tournent à l’affrontement. En France, Marine Le Pen réagira sur Twitter, puis dans une tribune publiée dans le journal L’Opinion : « Je repense à ces paroles de Simone de Beauvoir : N’oubliez jamais qu’il suffira d’une crise politique, économique ou religieuse pour que les droits des femmes soient remis en question », et j’ai peur que la crise migratoire signe le début de la fin des droits des femmes. (…) Sur ce sujet comme sur les autres, les conséquences de la crise migratoire étaient pourtant prévisibles. »

Pour le Rassemblement National, ces agressions sexuelles constitueraient l’une des manifestations les plus directes du « danger » et de la menace représentée par les immigrés, tant redouté par l’extrême droite depuis des années. Denis Lesselier relève que « la mise en cause de l’identité nationale est représentée sous la forme de la destruction de l’ordre familial et sexuel, avec les images du viol (vol) des femmes, de l’intrusion de l’étranger dans le foyer domestique, des « perversions » sexuelles et de la « souillure’ ou de la maladie. » Jean-Marie Le Pen recourrait bien volontiers à cette figure dans sa rhétorique : « demain, les immigrés s’installeront chez vous, mangeront votre soupe et coucheront avec votre femme, votre fille et votre fils. » Un discours finalement très similaire à celui de sa successeuse de fille, qui toutefois prend grand soin de policer le message.

Le cas des agressions de Cologne se révèle symptomatique de ce féminisme de façade, affiché par les mouvements d’extrême droite et réutilisé en permanence pour défendre leur programme nationaliste et anti-immigration. Rebecca Amsellem, fondatrice de la newsletter féministes Les Glorieuses, réagit à la tribune de Marine Le Pen : « utiliser la « crise migratoire » pour justifier les violences faites aux femmes c’est oublier volontairement les 84,000 femmes qui sont chaque année victimes de viol ou de tentatives de viol et les 20,4% des femmes qui ont subi une violence sexuelle (attouchements, tentatives de rapport forcé ou rapport forcés) au cours de leur vie. »

Alors que s’opère une montée de l’extrême droite partout en Europe, le féminisme devient pour ces partis un argument électoral, un choix en apparence incongru étant donné l’ancrage du féminisme comme une valeur de la gauche. L’égalité entre femmes et hommes a été très médiatisée ces dix dernières années ; toutes les strates de la société sont concernées et les politiques ne peuvent plus faire l’impasse dessus. Par ailleurs, le féminisme défendant souvent une alliance de toutes les minorités – raciales et sexuelles notamment – contre un même système de domination occidental, blanc et patriarcal, le discours de l’extrême droite, alliant droit des femmes et xénophobie, semble on ne peut plus contradictoire.


Solène Marteau