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Ta voix, tes origines ?

 

Au téléphone, à la radio, l’imaginaire joue sur notre perception de l’individu. À travers la voix, il questionne un physique, un genre, une histoire.

 

La voix est une caractéristique propre à chacun.e permettant, par le biais de codes sociaux, une identification instantanée au téléphone, à la radio, etc.  Outil de communication essentielle et omniprésente, la voix est également rattachée à un imaginaire chargé de stéréotypes.

Le cadre médiatique et publicitaire impose une certaine standardisation. La diversité des voix est alors effacée au profit d’une certaine unification.  Les accents tendent à orienter cet imaginaire, et sont sources de polémiques dans le milieu de l’audiovisuel.

Dans ce secteur, les personnes sont sujettes à différents types de discriminations, notamment liées à l’ethnicisation et la racisation de la voix.

La science en parle

Ces assignations, présentes sous plusieurs formes, ont ouvert un champ de recherches à ce sujet. Le média britannique io9 révèle des études menées à ce sujet par le NCBI à travers son article  Do people of different races have different voices ? Les premières études sur les 120 sujets étudiés, comprenant des personnes noires et blanches n’ont pas révélé de différences significatives quant à l’ensemble du système vocal. Scientifiquement infondée, la racisation de la voix est cependant imbriquée d’une histoire post-colonialiste, et présente de différentes manières.

Le timbre de voix, l’accent, et d’autres paramètres sont fortement discriminants dans les domaines professionnels.  Parmi eux, le secteur de l’audiovisuel, contraint à un ensemble de standardisations (sexe, genre, physique, voix) en est fortement représentatif.

 

 

 

Radio et plateau télévisé : un point sur l’accent

Lorsqu’il s’éloigne de certains codes, l’accent est source de discriminations. Il peut être perçu comme une « menace identitaire », notamment par la sphère médiatique parisienne, comme le présente l’article de Slate.

À RFI, pendant un stage, un journaliste africain m’a clairement conseillé de moins faire entendre mon accent si je voulais me faire une place en présentation. Fabrice Wuimo, journaliste Camerounais

Ce rejet, issu de la normalisation linguistique, entraine un certain nombre de refus sur des postes d’interwieveur.euse, de présentateur.trice, ou de journaliste. La glottophobie, concept introduit par le sociolinguiste Philippe Blanchet, traite de la discrimination et de la manière de s’exprimer. Il relate dans une interview sur le média de l’Express, de cette illégitimité sociale fortement présente en France :

Car la manière dont vous parlez est un attribut de votre personne, au même titre que votre nationalité ou votre sexe. Rejeter votre manière de parler, c'est donc rejeter votre personne même. C'est pourquoi, dans mon livre, je préfère parler de glottophobie que de discrimination linguistique. Cela permet d'établir un parallèle avec la xénophobie ou l'homophobie, de faire comprendre que c'est un droit de l'homme qui est bafoué. Quand on traite les individus différemment selon leur manière de parler, ce sont les êtres humains que l'on discrimine. Philippe Blanchet, sociolinguiste

Bien que certaines personnes réussissent à percer, en région ou dans le sport, les postes de médias restent fermés à une diversité linguistique.

Ponctuation contrôlée, timbre de voix travaillé, l’accent fait partie des critères de sélection dans le domaine médiatique avant même de passer les concours d’entrées aux écoles. Ce paramètre, non pris en compte comme facteur de discrimination par le CSA, est cependant un frein à une représentation diversifiée dans les médias nationaux comme internationaux.  Dans le secteur de l’audiovisuel, la voix reste le « lieu de l’hégémonie du français standard », comme le souligne la journaliste Margaux Lacroux dans l’article de Slate.

 

Le cinéma à l’épreuve des représentations

L’accent, les textures et hauteurs de voix sont des facteurs qui par le biais d’idéologies sont liés à des représentations ethniques. Au cinéma il existe, comme à la radio ou à la télévision, une hégémonie linguistique comprenant plusieurs critères comme le relate Gaëlle Planchenault, spécialisée en recherches linguistiques et cinématographiques.

Les voix codées se réfèrent à un ensemble de caractéristiques classifiées, ce qui engendre une stigmatisation de celles-ci, chez les acteur.trice.s comme les doubleur.se.s.

Au sein de la production cinématographique, le doublage est un métier où persiste des préjugés catégorisant les personnes en fonction de leur couleur de peau. Une personne noire ne serait donc pas autorisée, légitime à doubler la voix d’une personne blanche.

Elle peut également être amenée à devoir à imiter des voix correspondant à des stéréotypes ethniques, ancrés dans l’imaginaire collectif du cinéma français. Or, comme dans tout pays, continent, il existe une multitude d’accents et de manière de parler. Jacques Martial doubleur d’acteurs (principalement noirs) dénonçait ces inégalités raciales en 1998 dans le documentaire Noirs de France.

Jouer un Noir, j’ai dû apprendre à le faire, j’ai dû apprendre à jouer le Noir, ne me demandez pas comment on fait, je ne sais pas, mais apparemment j’arrivais à convaincre. Jacques Martial, doubleur

Cette problématique est également relevée en 2009 par l’actrice Yasmine Modestine en raison d’une discrimination sur un tournage. Les personnes blanches ne seraient pas sujettes à ce genre d’inégalités puisqu’elles sont censées avoir une voix universelle, qui permettrait de doubler n’importe quelle voix.

Il faut savoir que dans le doublage, “les comédiens noirs ont des voix graves de Noirs” et les comédiens asiatiques ont une “voix aigüe d’asiatique”. Les comédiens blancs, eux, ont la chance d’avoir une tessiture suffisamment étendue qui permet de doubler et les Noirs et les asiatiques et les Blancs. Cette croyance est telle qu’il n’est pas rare d’entendre une comédienne blanche affirmer qu’elle a “une voix de Noire” sans penser être raciste ; au contraire, elle double des Noires. Yasmine Modestine, comédienne
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La Haine - Mathieu Kassovitz (1995)

 

Un imaginaire cinématographie est créé autour de la voix. Les voix dites « de couleur », doivent correspondre à une catégorisation mise en place par le biais de la communauté blanche. La voix au cinéma est également assignée de manière sociale. On remarque dans certaines productions, que le critère ethnique et souvent relié au statut social.  Par exemple dans les films de banlieue, jeunes de cités possédant un langage propre à l’argot de rue, on peut le retrouver dans la Haine.  Elle varie également en fonction du genre. L’homme noir doit incarner une voix virile, forte, tandis que la femme une voix sensuelle, ou celle d’une mère autoritaire, avec un accent prononcé, etc.

Amandine Gay, réalisatrice met le doigt sur cette problématique à travers des témoignages d’actrice dans son documentaire :

La voix est un marqueur social puissant au sein de nos sociétés. Il s’avère difficile d’échapper à la stigmatisation vocale en raison des représentations idéologiques ancrées encore aujourd’hui dans le milieu de l’audiovisuel. Soucieux.euses de progresser dans ces environnements normalisés, les professionnels de couleur, ou aux accents « prononcés » tentent de jongler entre des représentations qu’on leur assigne et une volonté d’émancipation linguistique, loin du langage institutionnalisé.

À chaque genre sa voix : entre médiatisation et stéréotype

Où en est-on aujourd’hui ? La légitimité d’une personne à évoluer dans son milieu médiatique est-elle encore amoindrie par sa voix ? Depuis de nombreuses années, la voix est médiatisée et conduit à de la critique. En cherchant dans le milieu sportif et celui de la musique, je me suis aperçue que la voix était un outil de genre et de jugement envers les personnes médiatisées, mais y a-t-il eu une évolution ou sommes-nous, encore aujourd’hui, au même stade que des décennies auparavant ?

Dans le sport

Dans le sport, et plus particulièrement en ce qui concerne les commentateurs de football, la femme est souvent dénigrée de part sa voix dite trop aiguë.

En octobre 2018, Denis Balbir, journaliste et commentateur sportif spécialisé dans le football, disait « commenter le foot masculin par une femme, moi je suis contre […], elle va monter dans les aigus », pour lui les femmes ne seraient aptes à commenter le football masculin puisqu’elles n’auraient pas le timbre de voix qu’il faut. Pour Denis Balbir, les femmes auraient donc obligatoirement une voix aigüe, cependant, Aron Arold, docteur en science du langage dit à ce sujet, que c’est une moyenne et que certaines femmes « ont des voix plus graves que certains hommes et des hommes qui ont des voix plus aiguës que certaines femmes ».

En France, une seule femme commente les matchs de football, il s’agit de Candice Rolland, journaliste et commentatrice pour L’Équipe. Si elle n’a pas souhaité polémiquer là-dessus, elle répondra toutefois avec humour dans un tweet « H-1 avant Bosnie-Irlande du Nord sur la @lachainelequipe, c’est l’heure de ma piqûre d’hormones ! #voixgrave ».

Dans un article pour Rue89, Émilie Brouze explique que la clarté, ou non, de la voix correspond au timbre tandis que lorsqu’on dit d’une voix qu’elle est aigüe ou grave, on parle de la hauteur de la voix. Ce timbre de voix est ce à quoi se réfèrent les personnes pour dire qu’une voix appartient à une femme ou à un homme. Aux filles les voix aiguës et « claires », aux garçons les voix graves et « sombres ». Or, cette assignation conduit à du stéréotype et ne laisse pas place à la différence.

Les voix graves seraient d’ailleurs un marqueur de compétence, de force et d’honnêteté. En 2015, une étude de l’Université Duke et de l’Université de Miami a montré que, lors d’élections, les citoyens étaient plus enclins à faire confiance aux voix graves et dites « viriles ».

Pour en savoir plus, je vous invite a consulter l’article « Changer sa voix, c’est possible? »

Dans la musique

Mais le sport n’est pas le seul milieu où la voix peut être un frein. En musique, on retrouve souvent cette même binarité, et on assimile facilement une voix aiguë à une voix de femme. Prenons l’exemple de Jimmy Scott, célèbre chanteur de jazz, qui a plu pour sa voix douce, dite enfantine et féminine par le public. Même si c’est cette voix qui a fait de lui un chanteur apprécié, cela n’a pas empêché le public de le considérer comme un monstre de foire pour la même raison. Dans des sociétés occidentales, la conception du genre est bien souvent binaire, il n’y que deux voix possibles : les voix féminines et les voix masculines. Malheureusement, lorsqu’un homme possède une voix dite féminine, par exemple, on considère qu’il s’agit d’une voix androgyne, tout simplement parce que cette vision binaire du genre ne permet pas la diversité des voix.

Jimmy Scott – Unchained Malody

D’ailleurs, ce ne sera pas la dernière fois qu’un artiste aura cette image de monstre de foire puisque quelques années plus tard Conchita Wurst en fera également les frais. De par son apparence volontairement non genrée et sa voix « féminine », Thomas Neuwirth sera vu comme une femme à barbe, ce que l’on qualifiait de monstrueux à l’époque des foires.
« Est-ce une femme ? Est-ce un homme ? », voilà sont les questions auxquelles l’artiste a été confronté après sa victoire à l’Eurovision, ce qui prouve cette volonté de vouloir ranger tout le monde dans une case genrée.

Ces normes de genre sont intégrées dès le plus jeune âge. En effet, des études montrent que dès l’âge de 4 ans, garçons et filles se conforment à ces normes en modulant leur voix, pourtant il n’y a aucune différence au niveau de l’anatomie phonatoire chez les jeunes enfants. Ces normes de genre sont donc ancrées en nous sans même qu’on s’en aperçoive ou qu’on le veuille.

L’émission « La voix dans tout ses états (3/5) : Voix et genre » de France Culture est d’ailleurs très interessante et permet de prendre conscience qu’il existe d’autres voix que celles dites féminine et masculine, et que la voix ne caractérise en rien le genre.

Changer de voix, c’est possible ?

Changer l’aspect physique de son corps, c’est désormais possible. Suivre le nouveau « body-challenge » pour perdre 3 tailles de pantalon, se faire refaire le nez qui vous complexe depuis des années, prendre des hormones pour se rapprocher de sa vraie identité, changer de sexe, recouvrir son corps de tatouages … La liste est longue.

Mais quand est-t-il quand on n’accepte pas le son de sa propre voix ? Pour des raisons personnelles ou professionnelles peut-on réellement en changer ?

Nous verrons que la voix se travaille et que les voix graves peuvent même s’avérer être une arme redoutable pour les politiques…

« A 15 ans, je n’ai toujours pas mué ! »

Qui n’a jamais esquissé un sourire à l’écoute d’un généreux déraillement de voix propulsé par son petit cousin, bravant éméritement les belles années de l’adolescence ?

C’est effectivement à la puberté, à l’âge de 12 à 14 ans environ, que notre voix déraille en faisant des sauts dans les aigus quand on hausse la voix. L’adolescence marque cette période de mutation hormonale qui est à l’origine de ces transformations. C’est à cet âge que nous aboutissons à notre voix définitive.

Seulement, ce n’est pas le cas pour tout le monde. Il existe des garçons qui gardent une voix aiguë même à l’âge adulte. Certains s’habituent, d’autres la développent comme un atout, une originalité, tandis que d’autres y trouvent un complexe parfois difficile à surmonter.

Il n’en a pas toujours été de même ! Rappelez-vous qu’a une époque, l’adoration de la voix aigüe pour les hommes était telle qu’on pratiquait la castration chez les chanteurs pour empêcher la mue. Ce principe permettait de conserver le registre aigu de la voix enfantine, tout en bénéficiant du volume sonore produit par la capacité d’un adulte. Heureusement ces pratiques jugées barbares ont cessé et les voix graves ont su trouver leur public.

« Demain je change de voix ! »

Un certain nombre de personnes sont insatisfaites de leur voix, qu’elles ne trouvent pas en accord avec leur apparence ou leur personnalité.

Nasillarde, aigüe, stridente, timide, écorchée, trop aigüe, trop grave, il est parfois difficile d’être pris au sérieux quand on peut être sujet à des moqueries ou ne pas se trouver en accord avec sa voix. Pour les personnes transgenres, avoir une voix plus féminine ou plus masculine lorsque l’on change de sexe est primordial pour coller avec son nouveau genre. 

Pour des raisons personnelles ou professionnelles, il est possible de vouloir changer de voix. Dans ce cas il existe plusieurs solutions : des méthodes naturelles aux plus radicales, apprendre à arranger sa voix peut être vécu comme un réel soulagement.

En premier lieu, il est possible d’aller consulter un orthophoniste pour des séances de « rééducation » qui permettent d’apprendre à mieux connaître la fréquence, l’intensité de sa voix. Savoir la placer, la maîtriser, comme peuvent le faire les chanteurs.

Pour un suivi plus poussé, il est possible de prendre rendez-vous chez un phoniatre. La phoniatrie est la médecine de la voix, de la parole, du langage oral et écrit, et de la fonction auditive. Ce médecin peut procéder à un traitement par des exercices vocaux en vue d’une rééducation de la prononciation et de l’articulation afin de les rendre correctes et afin de corriger les vices de la prononciation et de l’élocution.

Ces deux techniques, reposant sur des exercices vocaux sont longues et souvent fastidieuse. Elles peuvent prendre 4 à 5 ans avant de percevoir de réels changements.

Pour les plus pressés, il existe une démarche plus rapide et bien plus radicale : la chirurgie vocale esthétique.

L’opération consiste à soit à augmenter la tension des cordes vocales (rapprocher les deux cartilages, qui tendent les cordes vocales et les fixer par un fil d’argent), soit à en diminuer leur épaisseur (micro attaques laser ou brûlures de chaque corde vocale afin d’en diminuer leur masse et leur épaisseur).  Ces techniques sont très coûteuses, et souvent risquées (pouvant réellement rendre définitivement aphone ou au minimum handicapé) ou ayant dans certains cas des résultats décevants.

Certaines femmes trans couplent l’orthophonie avec une intervention chirurgicale. Mais dans les deux cas, ce n’est pas suffisant. Elles doivent suivre en plus des cours d’élocution chez un orthophoniste pour apprendre manœuvrer leur nouvel outil.

« Gagner plus de voies grâce à une voix grave ? »

Rien n’est laissé au hasard en politique et dans les médias. Pendant une période d’élection, tout est scruté dans les moindres détails. Le style vestimentaire, le comportement, la manière de s’exprimer, de respirer et bien-sûr la tonalité, la fréquence de la voix. C’est pourquoi, bon nombre de politiques suivent des programmes de « coaching politique » ou de « média training », une formation aux médias qui se résume souvent à s’entraîner à parler devant une caméra.

Une récente étude, co-réalisée par l’université de Miami et celle de Duke en Caroline du Nord, révèle que la gravité d’une voix peut influencer les décisions des électeurs.

Dans cet extrait apparaît deux versions : une voix aiguë, l’autre grave d’une voix féminine modulée par ordinateur et prononçant à chaque fois ces mots : « Je vous demande de voter pour moi en novembre. » L’étude révèle qu’entre 60 et 76 % des personnes ont dit qu’elles préféreraient voter pour la voix la plus basse des deux, tant pour les candidats féminins que masculins.

D’après des chercheurs australiens, depuis quelques décennies, « la voix des femmes aurait baissé en tonalité passant de 229 hertz en 1945 à 206 hertz en 1993″.

Le phénomène serait lié à l’évolution de notre société. Rappelons-nous qu’après avoir accédé au poste de Premier ministre du Royaume-Uni, Margaret Thatcher a consulté un coach vocal pour apprendre à rendre sa voix plus grave. Objectif, paraître plus autoritaire et sérieuse.

En France, c’est l’exemple de Ségolène Royale qui, sous les conseils de Roselyne Bachelot a du « retravailler sa voix » en la rendant plus lisse et grave afin de chroniquer plusieurs émissions télévisées. C’est aussi le cas de Cécile Duflot qui en 4 ans, de 2012 à 2016, a complètement changé de look et de voix, passant d’une voix plutôt aiguë à une voix plus grave dite plus « rassurante ».

Ainsi, dans un monde dominé par les hommes, les femmes auraient-elles besoin d’aligner leurs voix pour gagner en crédibilité ?

Cette théorique est renforcée par le fait que les électeurs auraient tendance à voter plus facilement pour les candidats aux voix graves auxquels ils attribuent plus de compétences. Pour autant, ce n’est pas le cas de la voix du sulfureux Donald Trump qui au niveau des fréquences, se trouve en bas du classement des voix les plus graves des candidats à la primaire républicaine, ce n’est pas non plus le cas de la « jeune » voix de notre actuel président Emmanuel Macron.

Quand la voix définit la sexualité… ou pas !

La voix peut-elle donner une indication sur l’orientation sexuelle ?La réalité est bien plus complexe et une voix ne suffit pas à définir qui l’on est ni qui l’on désire sexuellement. On est partis sur les traces de David Thorpe, militant américain basé à Brooklyn, et son film Do I Sound Gay ? afin de vous décrypter tout ça !

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Le stéréotype voudrait qu’une personne parlant bas, à l’intonation peu claire et au ton hésitant ait plus de chance d’être réservée voire introvertie. Dans le cas inverse, le cliché voudrait aussi qu’une femme qui parle fort, distinctement et de façon extravertie soit sûre d’elle, or cette manière d’agir peut tout à fait démontrer un grand manque de confiance qu’elle chercherait à cacher.
Voilà deux exemples poignants pour faire écho à tous ces stéréotypes liés à une voix soi-disant « caractéristique d’une orientation sexuelle ». Ainsi, au même titre qu’une voix ne définit pas la personnalité d’une personne, elle ne positionne pas non plus son orientation sexuelle.

Une voix qui renverrait une certaine image de notre orientation sexuelle selon des critères stéréotypés, ça vous parle non ? C’est le principe du « gay-dar », la faculté supposée des homosexuels pour se reconnaître grâce à des indices subtils. Le bilan est sans appel : les individus attribuent une orientation sexuelle toute particulière aux hommes en fonction de leur intonation ou leur timbre.

Etudes

En 1999, la chercheuse Elizabeth A. Strand a démontré que la perception de la parole n’est pas seulement influencée par les attributs physiques du son mais aussi par les stéréotypes de genre. C’est donc toute la question de genre qui est ici à repenser. Ce qui persiste, c’est cette idée que le genre est divisé en une binarité exagérée et fixe, c’est vouloir à tout prix déterminer à quel genre appartient une personne, si c’est une femme ou un homme. Nous parlons d’ailleurs plus amplement de cette notion de voix et de genre dans l’article La voix du genre. L’orientation sexuelle découle alors de cette association : si un homme a une voix qui se rapproche de celle dite d’une femme, c’est qu’il est forcément homosexuel… FAUX !

To sound gay ?

Le journaliste et militant américain David Thorpe a tenté de répondre à ces aprioris et de mettre un terme aux clichés entourant les individus qui ont des cordes vocales dites « féminines ».

Dans son court-métrage Do I sound Gay ?, financé grâce à plus de 120 000 dollars sur la plateforme de crownfunding Kickstarter, l’humour est de mise pour saisir en quoi une intonation particulière qualifierait la voix de certains membres de la communauté homosexuelle masculine. C’est tout d’abord une exploration de sa propre voix qu’il perçoit comme « nasillarde » et « indésirable », et qui selon lui, a influé sur de nombreux aspects de sa vie, comme sa confiance en lui, sa réussite professionnelle ou ses relations amoureuses.
Sorti en 2015 après trois années de tournage, ce film – sous la forme d’une enquête – donne à réfléchir : David Thorpe y interroge 165 personnes issus de quatre pays différents, quelle que soit leur orientation sexuelle. Il s’est ainsi rapproché d’orthophonistes, de linguistiques, mais aussi de passants dans la rue, de ses proches et de célébrités comme le militant Dan Savage ou encore l’humoriste Margaret Cho.

Persécutions

Quelque soit leur sexualité, les personnes interrogées craignaient d’être cataloguées en fonction de leur voix, que celle-ci les accuse d’un comportement taxé de « mauvais » et honteux par la société. Même si notre monde et nos sociétés évoluent, le cliché de l’homme gay très minaudier, avec une voix haut perchée perdure. Mais existe-t-il vraiment une « voix gay » ? La réponse est non : un homme avec une intonation ou une voix que l’on peut appeler efféminée n’est pas nécessairement gay. Selon l’enquête de David Thorpe, c’est même une véritable source d’angoisse, que ce soit de la part des homosexuels mais aussi des hétérosexuels. Craindre d’avoir une « voix de gay », d’avoir « l’air gay ». Certains ont même tenté de modifier leur voix et leurs intonations afin de la rendre plus grave, plus « masculine » : on en parle d’ailleurs dans l’article Changer de voix . Mais pourquoi cela serait-t-il une honte ? Pourquoi serait-ce vu comme une insulte ?

Ce documentaire, en plus d’interroger quelle est l’association qui se fait entre voix aiguë et homosexualité, aborde un souci plus profond : le harcèlement et la honte subis par les individus concernés. Le constat est limpide : quand la voix ne correspond pas aux standards de la masculinité voire même de la virilité, quand elle est jugée trop maniérée, cela peut engendrer un rejet de sa propre identité et un mal-être dont il peut être dur de se délester. C’est ce qu’on appelle « l’homophobie intériorisée », soit les attitudes négatives que les individus LGBT portent sur eux du fait de leurs orientations sexuelles : ils n’aiment alors ni paraître « féminin », ni sembler « homosexuels ». Autrement dit, ces personnes ont intériorisé et fini par accepter ou croire aux propos homophobes imposés par la société.

Le film va même plus loin en traitant d’identités croisées et de racisme intériorisé, notamment avec Margaret Cho. D’origine coréenne, cette dernière raconte comment ses parents ont travaillé d’arrache-pied pour parler l’anglais à la perfection, avec le moins d’accent possible, afin d’être perçus comme de « vrais Américains ». C’est aussi le cas pour le journaliste noir de CNN, Don Lemon, qui explique comment il a transformé son accent du Sud afin de pouvoir prospérer à la télévision.

« Quand on fait son coming-out, il faut se débarrasser de ses propres préjugés que la société nous a inculqués: qu’être gay, c’est mal. La voix est l’essence de ce qu’on est, l’expression de notre âme, ça peut être la chose la plus difficile sur laquelle il faut lâcher prise. Chaque fois qu’on parle, on est potentiellement en train de dire “je suis gay”.» David Thorpe

C’est donc des années de conditionnement qu’il faut balayer pour comprendre qu’avoir une voix dite « efféminée » n’est pas mauvais, selon d’humoriste David Sedaris.

« Il n’y a rien de mal à être gay, de même qu’il n’y a rien de mal à parler d’une façon « gay » ». David Sedaris

Le court-métrage de David Thorpe prône l’amour et l’acceptation de soi, qu’importe son orientation sexuelle et les inflexions de sa voix. Enfermer les individus dans des cases, les étiqueter en fonction de critères complètement subjectifs tels que la voix, c’est oublier que les êtres humains ne sont pas binaires et peuvent être pluriels. C’est également omettre que l’orientation sexuelle ne s’arrête pas à l’hétérosexualité et à l’homosexualité : il existe des bisexuels, des pansexuels (ou omisexuels), des asexuels ou encore des skoliosexuels pour ne citer qu’eux.

Voix lesbienne?

Et quand est-il des lesbiennes ? Ce documentaire a soulevé d’autres interrogations, et a inspiré Taylor Barrett qui a mis en place un test sous la forme d’un micro-trottoir. Le principe ? Demander à cinq femmes de répéter des phrases tendancieuses comme « Je ne ressemble pas à Justin Bieber » devant des passants, féminins ou masculins, qui devaient ensuite dire laquelle d’entre elles est lesbienne.

Le résultat en images…

https://www.youtube.com/watch?time_continue=153&v=gEQM6RynSkE

Ainsi, rien d’offensant ni d’honteux dans le fait d’avoir une voix « féminine » pour un homme, ou « masculine pour une femme ». Ici, David Thorpe déstigmatise le terme même de « voix gay » : elle n’existe pas. À la fin de son film, il affirme haut et fort qu’il est maintenant à l’aise avec « l’homosexualité » de sa voix. Ce n’est donc pas aux individus de modifier leur voix pour qu’elle soit conforme aux attentes de la société, mais plutôt à nous tous de changer la définition même de « normalité ».

Concluons avec les paroles de Tim Gunn, animateur de Project Runway interviewé par Thorpe : « Maintenant, quand les gens disent « Vous avez l’air gay », je me tourne simplement vers eux et je leur dis « Merci! » ».